Abdelhakim Richi est imam à la mosquée de Savigny-le-Temple et conférencier. Si son nom ne vous est pas inconnu c’est sûrement que vous l’avez croisé lors de l’une des nombreuses conférences qu’il donne, en ligne ou en présentiel, ou que vous l’avez découvert sur nos pages le mois dernier. Durant le mois de ramadan, l’imam Richi nous a, en effet, honorés d’une sublime chronique quotidienne intitulée « Voyage avec le Coran » (vous pouvez retrouver les épisodes sur notre page youtube ou sur instagram). Depuis plusieurs années, Abdelhakim Richi exerce également en tant qu’aumônier dans les prisons du sud Parisien. C’est à ce titre que nous l’avons rencontré pour cet entretien exclusif.

1/ Comment et pourquoi avez-vous rejoint l’aumônerie musulmane des prisons ?

Pour ma part, je ne m’y attendais pas ! C’était un concours de circonstance. Un jour, des aumôniers que je connais m’ont dit que j’avais le profil pour exercer cette mission et que ça pourrait m’intéresser. Ils m’ont dit « tiens, on t’a entendu faire les sermons du vendredi, ça serait bien que tu nous rejoignes dans une équipe d’aumônerie ». J’y avais participé une seule fois avec eux. Je me suis dit pourquoi pas. Pour y accéder, il faut faire une formation que l’on peut passer dans différents endroits : le CFCM, l’institut Al Ghazali de la mosquée de Paris ou l’IESH de Paris. Ensuite, il y a une sélection qui est faite sous l’égide du CFCM. Enfin, j’ai fait la demande à l’aumônier national musulman des prisons de France qui est Moulay El-Hassan El-Alaoui et ça a été accepté.

2/ En quoi consiste la fonction d’aumônier exactement ? Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur votre travail au quotidien ?

Ma fonction consiste à accompagner les détenus, à apporter des réponses religieuses et surtout ne pas les juger… ce n’est pas notre rôle de juger. Nous, on est là dans un rôle d’accompagnement et de soutien spirituel et religieux. Donc au quotidien, on a deux grandes missions. D’abord, la mission du vendredi. Il s’agit de mettre en place le sermon du vendredi. Ça se passe sous forme de roulement avec les autres représentants religieux. Par exemple, dans notre prison nous avons une salle qu’on appelle « lieu des cultes » et, comme son nom l’indique, tous les cultes peuvent utiliser cette salle. Cela nous oblige à faire un roulement, avec une semaine A, une semaine B, etc., car il n’y a pas suffisamment d’espace. Pour des raisons de sécurité et de facilité de gestion également, le lieu ne pouvant accueillir que 30 détenus maximum. 

La deuxième mission est de mettre en place les visites, entre nous et les détenus. On reçoit les demandes des détenus dans une bannière réservée aux aumôniers musulmans. On relève régulièrement le courrier, on regarde qui nous a envoyé le message, ce qu’il demande en particulier, etc. Ça peut être des tapis de prière, des horaires de prières, des questions sur un sujet comme apprendre à faire la prière. On répond évidemment à toutes ces demandes.

On essaie de ne pas faire du « social », dans le sens où parfois on nous demande d’être des intermédiaires, d’écrire des courriers, de leur trouver des emplois à l’extérieur pour faciliter leur dossier de sortie temporaire, d’appeler leur famille, etc. Malheureusement, si on le faisait, on serait rapidement submergé et ce n’est pas notre rôle. On ne sert jamais d’intermédiaire, entre les détenus et une instance quelle qu’elle soit. On essaie de rester sur notre rôle premier : celui de servir les détenus sur le volet religieux et de ne pas aller sur d’autres prérogatives qui ne sont pas les nôtres. Pour l’administration, en tout cas sur le papier, nous sommes des personnes qui sommes là pour apaiser et aider. Après il arrive que des membres de l’administration nous perçoivent nous-mêmes un peu comme des détenus. Malheureusement, dans la pratique c’est comme ça que ça se passe. Je ne généraliserai pas, parce que ça se passe globalement bien…mais disons qu’avec certaines personnes, il faut mettre quelques distances pour éviter les soucis.

3/ Comment se noue la relation avec les détenus ? 

Progressivement. Déjà, nous on ne pose jamais de questions sur comment la personne s’est retrouvée en détention, on ne la juge pas. Généralement, quand on respecte bien cela, quand on ne juge pas, les détenus nous font plus facilement confiance. Dès qu’ils voient qu’on leur accorde une certaine confiance, ils commencent à se libérer aussi et, à partir de là, on peut travailler sereinement. C’est simple : s’ils ne nous font pas confiance, il est très difficile pour nous d’avoir une marge de manœuvre pour pouvoir discuter avec eux et leur apprendre des choses sur la religion.

Il y a aussi des mesures de sécurité que nous devons respecter. Par exemple, lorsque nous rencontrons un détenu pour la première fois, on n’y va pas seul, on y va à deux ou à trois. Quand c’est un détenu que nous connaissons de longue date, là on peut se permettre d’y aller seul. Mais il faut savoir qu’avec la crise sanitaire et les règles de distanciation sociale, les visites en cellule n’étaient plus autorisées. Elles ne le sont toujours pas. Donc maintenant les visites ont lieu dans des bureaux dédiés.  Les trois quarts du temps, durant ces visites, l’aumônier ne parle pas et se contente d’écouter pour repérer les besoins du détenu. C’est le détenu qui décide du sujet ou thème religieux dont il veut parler. Et pour installer la confiance, il arrive même qu’on aborde des sujets qui n’ont pas forcément de lien avec la religion comme la vie professionnelle ou même le football pour commencer. Puis, après avoir écouté, on voit ce qu’on peut apporter comme réponse, pour enrichir son regard religieux. Et on essaie aussi, en fonction des besoins et du niveau de chaque détenu, de leur donner des livres. Nous n’avons pas de bibliothèques dédiées à l’aumônerie, donc nous récoltons des dons de livres, notamment à la mosquée. On les distribue aux détenus en fonction de leurs besoins, pour enrichir leur regard religieux que ce soit dans leur pratique ou leur conception de la religion.

4/ On sait qu’il y a trop peu d’aumôniers musulmans en France et que leurs moyens sont limités. À quelles difficultés faites-vous face dans l’exercice de ce métier ?

Les moyens des aumôniers sont effectivement très très limités. Par exemple, on a besoin de livres, de tapis de prières mais on n’a pas les moyens de s’en procurer et d’en distribuer à ceux qui en font la demande. Donc ça, c’est une première difficulté. Ensuite, il faudrait qu’avec le temps, la confiance qui existe entre les aumôniers et les administrations se renforce un peu plus. Ça permettrait de travailler plus en profondeur sur la mission même de l’aumônier, qui est censé apporter un certain apaisement et une certaine miséricorde.

5/ Que diriez-vous pour convaincre des personnes de rejoindre les rangs de l’aumônerie musulmane ? Il y a très peu de vocations alors que c’est une fonction essentielle…

Effectivement, il y a très très peu de gens qui se rapprochent de cette fonction. Une fonction qui est noble, car Allah (Subhanahu wa ta’ala) l’a évoqué dans le Coran, dans la sourate Al Insan : « et offre la nourriture, malgré son amour, au pauvre, à l’orphelin et au prisonnier ». Il y a la nourriture qui remplit le ventre et il y a aussi la nourriture qui remplit le coeur d’espoir. C’est à ça que servent les aumôniers.

Les plus grands arguments sont donc qu’Allah subhanahu wa ta’ala sera satisfait de nous si on fait notre mission correctement. Ensuite, en faisant ce travail, on contribue à améliorer la société dans laquelle nous vivons. Les détenus se retrouvent, en effet, souvent exclus ou à la marge… ils peuvent avoir besoin d’une aide, notamment spirituelle, et l’aide de l’aumônier est bénéfique pour ces personnes.

6/ Depuis quelques années, on associe beaucoup la fonction d’aumônier musulman à la question de la lutte contre la « radicalisation ». En faisant des recherches sur le web, on constate d’ailleurs que la quasi totalité des sujets consacrés aux aumôniers musulmans abordent cette fonction au prisme de la « lutte antiterroriste ». Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai que c’est un lien qui est souvent fait par les médias : quand on parle de la détention et des aumôniers musulmans c’est souvent pour parler de la radicalisation. Beaucoup voient dans les détenus musulmans des « terroristes » en puissance, les « terroristes » de demain. Il ne s’agit pas du tout de dire que le risque zéro existe… mais il y a un problème sur la conception même de ce qu’est la « radicalisation ». Ce qui se passe, ce qu’on remarque nous, c’est que la plupart des gens ont du mal à définir le concept de « radicalisation » de manière claire. De quoi parle-t-on exactement ? On le voit, par exemple, lors de nos rencontres avec les administrations pénitentiaires : il y a des difficultés à saisir ce phénomène et à comprendre ce qui se joue pour les détenus musulmans. Si bien que parfois ça peut conduire à prendre des décisions complètement contre-productives. Je me souviens d’une réunion, par exemple, durant laquelle une personne a dit qu’il fallait interdire les livres aux détenus musulmans, sous couvert de la « lutte contre la radicalisation ». Et parmi les propositions de livres à interdire, il y avait « Le Nectar Cacheté » [ndlr : une référence en matière de biographie du Prophète (sws)] ! Un livre qu’on peut retrouver dans toutes les maisons de musulmans ! On voit bien là les amalgames qui peuvent être faits entre musulman et terroriste, entre pratique religieuse et « radicalisation ».

Il faut savoir, par ailleurs que les surveillants de prison sont formés contre la radicalisation mais de manière superficielle. Et c’est à eux, à des personnes qui n’ont pas suffisamment été formées sur la question et qui n’ont pas les ressources nécessaires, qu’on va demander de faire remonter les informations sur de potentiels « signes » de « radicalisation ». Chaque surveillant est ainsi invité à dire ce qu’il voit sur le terrain. Ces informations, même quand elles ne reposent sur rien ou qu’elles ne disent absolument rien d’une quelconque dérive, vont être remontées à la hiérarchie. Une fois en haut, ils regardent ce qui revient souvent et à partir de là, ils utilisent ces éléments pour déterminer si quelqu’un est « terro » comme disent les détenus. Mais ça ne peut pas fonctionner comme ça. Malheureusement, les administrations font très peu confiance aux aumôniers musulmans. C’est dommage. Et ça fonctionne beaucoup de manière ascendante : quand on nous appelle, c’est souvent pour suivre des formations mais on ne nous a jamais rassemblés pour nous demander nos avis, nos suggestions, nos idées. On ne nous a jamais contactés en nous disant « donnez nous des idées. Comment on pourrait faire selon vous pour contrecarrer ce fléau ? Expliquez-nous ce qu’est la “radicalisation” selon vous ? », etc. On prend en compte l’avis de tout le monde : des psychologues, des sociologues, des géopoliticiens…mais on n’a jamais écouté les gens du « juste milieu ». Ça nous fait mal puisque ces incompréhensions nourrissent des amalgames qui sont préjudiciables pour tous les musulmans. 

7/ Est-ce que vous avez quelque chose à ajouter ? Une question qu’on n’aurait pas posée et qui vous semble importante ?

Oui, dire que la fonction d’aumônier est une fonction noble, difficile mais qui permet de faire de belles rencontres. Elle permet aussi d’aider certaines personnes et c’est important. Nous, nous sommes musulmans, on croit au destin et aux plans d’Allah subhanahu wa ta’ala qui nous met sur le chemin de certaines personnes pour les aider à devenir meilleures. Il nous arrive en effet souvent, de sortir de ces entretiens avec un sentiment de devoir accompli, même après avoir vu ne serait-ce qu’une personne. Parfois on vient les mains vides mais ça fait extrêmement plaisir parce que les détenus sont très contents qu’on soit venu les visiter. Ils sentent qu’on le fait parce qu’on a de l’estime pour eux et une certaine confiance. C’est comme ça qu’on rend cette confiance : en visitant et revisitant ces personnes alors qu’au fond, nous n’avons aucun intérêt personnel à tirer de cela, si ce n’est pour leur bien-être spirituel et mental et pour qu’Allah subhanahu wa ta’ala soit satisfait de nous. Nous, nous n’y gagnons rien, ni argent, ni notoriété…simplement l’espoir d’avoir aidé des personnes qui en avaient besoin et qui sont souvent oubliées. Et c’est en cela que nous remercions Dieu de nous avoir choisis pour accomplir cette mission et que nous Lui demandons de nous donner la force de perdurer dans cette fonction.