Si l’on devait choisir trois mots pour décrire Samra Seddik, on parlerait sans hésiter de son sourire, de sa générosité et de cette incroyable bienveillance qu’elle dégage et décline dans tout ce qu’elle entreprend. Sage-femme depuis 12 ans, mariée, mère de 3 enfants, elle est aussi la fondatrice de l’association « Un Petit Bagage d’Amour » qui accompagne les femmes en situation de précarité qui attendent un bébé. Dans cette interview, elle revient pour nous sur son parcours, les raisons qui l’ont poussée à se lancer dans la vie associative et l’impact de la crise sanitaire sur son métier.

Est-ce que tu peux te présenter ? 

Je m’appelle Samra Seddik, j’ai (presque) 36 ans, je suis mariée et maman de 3 enfants. J’exerce le métier de sage-femme depuis 12 ans, et suis en parallèle la présidente de l’association Un Petit Bagage d’Amour. Je suis également membre de deux associations : MU, les sciences de la santé au cœur de l’humain, et A2S (Avenir Santé Solidarité).

En quoi consiste le métier de sage-femme exactement ?

Le métier de sage-femme englobe plusieurs aspects du suivi de la femme. Le versant le plus connu étant celui autour de la maternité et de l’accouchement : le suivi de grossesse (consultations pré-natales, échographies obstétricales, préparation à la naissance et à la parentalité, suivi du travail et pratique de l’accouchement, consultations post-natales, rééducation périnéale). Toute femme ayant un projet de grossesse peut également consulter une sage-femme pour un bilan pré-conceptionnel. Mais elle peut également suivre toute femme dans le cadre du suivi gynécologique de prévention, quel que soit son âge. Ainsi nous voyons les jeunes filles pour des missions de prévention (explications anatomiques, contraception, sexualité, etc.). Et les femmes pour le suivi gynécologique (frottis, dépistage du cancer du sein, ménopause, etc.). Il existe également des sages-femmes sexologues. Nous exerçons dans des structures très diverses : hôpital public ou privé (services : maternité, salle des naissances, planning familial, procréation médicalement assistée, gynécologie, etc.), maisons de naissance, libéral, PMI (protection maternelle et infantile), enseignement.

Pourquoi tu as choisi cette voie ? 

Je souhaitais faire des études de médecine, et lors du concours de première année, il y a la filière maïeutique (sage-femme) dans les choix. Je ne connaissais pas du tout le métier de sage-femme avant d’entrer à la faculté. J’avais un peu cette même image que beaucoup de personnes ont de ce métier : la femme qui pratique les accouchements, et ça s’arrêtait là.

J’ai découvert au fur et à mesure que ce métier était bien différent de ce que je pensais, et bien plus varié ! Sans compter que nous étions à cette époque à un tournant dans les compétences de ce métier, les sages-femmes obtenaient chaque année des compétences en plus (encore aujourd’hui, il y a toujours des évolutions : récemment la pratique des IVG, les vaccinations, etc.)

C’est un concours classant. Nous étions plus de 1000 candidats pour 200 places à l’époque. Et mieux on était classé, plus on avait le choix de la filière où on souhaitait aller : médecine, odontologie ou maïeutique. C’est donc par mon classement que j’ai intégré l’école de sages-femmes par la suite. Cette phrase d’Oscar Wilde résume totalement mon parcours lors du concours : « Il faut toujours viser la lune car même en cas d’échec on atterrit dans les étoiles ». Je visais donc médecine, j’ai atterri sage-femme.

On sort d’une crise sanitaire majeure, quel impact cela a eu sur ton travail et ton rapport aux patients ? 

Cette crise majeure a eu différentes conséquences sur mes habitudes de travail.

Déjà, une grande partie de notre activité a dû être annulée, tout ce qui était considéré comme « non urgent » (rééducation périnéale, suivi gynécologique de prévention, sexologie…).

Donc à la place, avec mes collègues, on s’est mises à faire plus de visites à domicile, soit parce que les patientes avaient trop peur de se déplacer à l’hôpital ou à notre cabinet, et d’être contaminées par le Covid, soit parce que les maternités raccourcissaient leur séjour afin qu’elles restent le moins longtemps à l’hôpital qui était un lieu « à risque », et nous devions prendre le relais pour le suivi des mamans et de leur nouveau-né en post-partum (accompagnement à l’allaitement, visites pédiatriques, etc.)

Nous avions également plus de consultations d’urgence (pour les mêmes raisons : les patientes préféraient se déplacer à notre cabinet plutôt qu’à l’hôpital).

Enfin, cette crise nous a fait découvrir les vidéos-consultations (qui ont été prises en charge à 100% par l’assurance maladie durant la crise) : pour les consultations dont la présence de la patiente n’était pas indispensable en présentiel, nous faisions toute la consultation à distance, dans la mesure du possible (consultations de grossesse, renouvellement de contraception, etc)

Également pour la préparation à la naissance et à la parentalité, nous avons réalisé de nombreuses séances avec des patientes et couples à distance et en groupe, via des plateformes ressemblant à Zoom. Nous avions un rôle très important de soutien psychologique dans cette période compliquée qui était encore plus difficile pour ces patientes qui se trouvaient dans un état de vulnérabilité du fait de la grossesse et qui, d’une part avaient très peur d’attraper ce virus et craignaient pour elles et leur bébé, et d’autre part, ne savaient pas si leur conjoint allait pouvoir être présent pour les accompagner durant ce moment extrêmement important de leur vie : l’accouchement.

Certaines maternités ont interdit la présence du conjoint que ça soit en salle des naissances ou durant le séjour… ce qui a été très difficile à vivre pour ces couples. Ainsi, nous avons eu des patientes qui ont accouché sans accompagnant et sans péridurale, des papas qui n’ont revu leur femme et leur bébé que plusieurs jours après l’accouchement quand la sortie précoce n’était pas possible… C’était vraiment une période très particulière. Et nous avons ressenti, plus qu’à l’accoutumée, un besoin de soutien pour ces couples, tant avant qu’après l’accouchement. La moindre chose qui n’était pas habituelle devenait anxiogène. Je peux dire que cela nous a vraiment rapprochés. Ils nous ont témoigné énormément de reconnaissance pour notre présence durant cette période où ils en avaient le plus besoin. Nous n’avons jamais autant reçu autant de SMS de remerciements en si peu de temps. Sans compter les faire-parts de naissance que nous recevions parfois très peu de temps après la naissance, comme si ces patientes voulaient nous avertir en premier et nous dire « Voilà ! on l’a fait ! mission accomplie ! Merci ! » De plus, j’ai été très touchée par ces nombreux messages de patientes au tout début de la crise, qui ne me demandaient pas de RDV, ni de questions, mais juste « prenez soin de vous » ou « attention à vous ».

Et quand je repense à tout cela, avec un peu de recul, je réalise qu’il y a des patientes, des couples, que je n’ai jamais vus en réel, qui ne m’ont contactée que pour les cours en vidéo et avec lesquels j’ai quand même tissé de super liens. Ils m’envoient régulièrement des messages pour me dire « toujours pas accouché ! » et je trouve ça juste incroyable ! C’est tellement un privilège d’être de passage dans un tel tournant de leur vie et de me dire qu’ils pensent à me donner de leurs nouvelles sans même m’avoir jamais vue en vrai. Et que peut être mes conseils les aideront dans ce moment unique…

On a pu voir que tu utilises beaucoup les réseaux sociaux pour accompagner les femmes, notamment dans la gestion de leur maternité, pourquoi c’est important pour toi ? 

Alors concernant l’utilisation des réseaux sociaux pour accompagner les femmes dans la maternité, tout a commencé grâce à l’association A2S à laquelle j’ai adhéré en 2015, et dont les missions m’ont tout de suite parlé. Ils font notamment de la prévention envers la population dans divers domaines (dont la maternité qui me concernait). Nous avions un partenariat avec la chaîne Oumma.com et tournions régulièrement des vidéos sur ces thèmes. Mais durant cette période de confinement, j’ai découvert réellement Instagram, et ses « lives ». J’avais des notifications toutes les heures de lives qui commençaient sur différents thèmes. Et je me suis dit « pourquoi pas commencer ? le concept est super ! En plus, c’est interactif ! ». Avec des amies sages-femmes et une gynécologue, nous avons donc sauté le pas. C’était vraiment une période où il y avait une forte demande de la part des femmes. Non seulement du fait du confinement (où beaucoup avaient dû arrêter de travailler et naviguaient donc plus sur les réseaux sociaux), mais aussi du fait du mois de Ramadan qui débutait, avec toutes les questions qui reviennent tous les ans concernant le jeûne et la grossesse, le jeûne et l’allaitement, les menstrues, les métrorragies, etc. Sans compter toutes ces femmes enceintes pour lesquelles les séances de préparation à la naissance avaient été arrêtées subitement par leurs maternités et qui se retrouvaient donc avec beaucoup de questions et d’angoisses par rapport au devenir de leur suivi, la prise en charge de leur accouchement, la place du conjoint, etc. C’était donc important pour mes collègues et moi-même de contribuer à les apaiser et à assurer une sorte de continuité des soins interactive.

Parallèlement à ton activité professionnelle, tu es aussi engagée avec l’association « Un petit bagage d’amour ». Est-ce que tu peux nous en parler ? 

En effet, il y a maintenant 4 ans, j’ai monté l’association Un Petit Bagage d’amour qui vient en aide aux femmes enceintes et bébés dans la grande précarité. À cette époque, il y avait beaucoup de réfugiés qui venaient d’arriver à Paris, c’étaient les tout débuts. Et parmi eux des femmes enceintes qui vivaient sous des tentes. Je travaillais dans un hôpital prenant en charge les femmes enceintes et accouchées dans un versant médico-psycho-social, qui avaient des fragilités. Et il y avait beaucoup de ces femmes qui étaient dans une situation très précaire. J’étais moi-même enceinte de mon deuxième bébé et je venais de préparer ma valise maternité. Il faut dire qu’on prend généralement énormément de plaisir et d’amour à préparer ça, en imaginant son bébé porter les petites affaires qu’on lui a choisies. J’étais de garde et devais transférer une femme enceinte de petites jumelles pour la maternité où elle allait accoucher. Je lui demande donc de prendre ses affaires et sa valise maternité. Là elle me tend un petit sac plastique, avec quasi rien dedans. Elle me dit « je n’ai que ça ». Cela m’a bouleversée. Et ça a été le déclic le soir-même pour la création de l’association.

L’association a pris énormément d’ampleur en peu de temps. Les gens étaient, et sont toujours, très touchés par cette cause qui touche les plus vulnérables de chez les vulnérables : les femmes enceintes et bébés, réfugiés pour la plupart. Avec ma super équipe, nous préparons donc des valises maternité pour les femmes démunies qui attendent un bébé, pour un accouchement dans la dignité, et faisons aussi vestiaire pour leurs frères et sœurs, et pour ces bébés qui grandissent, en leur fournissant tout le nécessaire hygiène, vêtements, et lait maternisé quand les bébés ne sont pas allaités.

Après avoir été hébergée dans un local à Montreuil, gracieusement par un cinéaste qui voulait que « quelque chose de bien se passe dans son futur chez lui avant de débuter les travaux d’emménagement », l’association s’est retrouvée par destin au sein de la grande église Saint Sulpice, au centre de Paris. Nous sommes aidés et soutenus régulièrement par les paroissiens qui nous donnent beaucoup de leur temps et préparent avec nous ces petits bagages d’amour, avec énormément de confraternité et de bienveillance.

Nous avons également une antenne à Pantin, au laboratoire écologique Zéro Déchet, où des choses merveilleuses et magiques se passent. Et des annexes ont vu le jour un peu partout en France ! Le Mans, Rennes, Lille, Pays Catalan… D’autres sont en projet : Marseille, Bordeaux, Toulouse, Reims… Les besoins étant malheureusement partout.

Comment peut-on faire pour vous aider ?  

Vous pouvez nous aider en nous donnant : 

  •  de votre temps ! Nous recherchons toujours des bénévoles pour nous aider dans le tri, la préparation, et la distribution des petits bagages à l’église Saint Sulpice lors de nos permanences (si vous êtes disponibles et intéressés : merci de rejoindre notre groupe Facebook « Les cigognes un petit bagage d’amour service d’aide aux jeunes mères » afin de connaître les dates de nos permanences, qui reprennent progressivement. Cela peut être en semaine ou en week-end en fonction des disponibilités des bénévoles les plus anciennes)
  • de votre argent ! via Paypal « unpetitbagagedamour@gmail.com » ou sur Hello Asso  où vous pouvez adhérer pour nous soutenir et nous permettre de prétendre au statut d’association d’utilité publique. L’argent récolté nous permet de recharger régulièrement nos produits de première nécessité (hygiène bébé et maman, couches, cotons, sérum physiologique, etc.)
  • des vêtements bébés, porte-bébés, poussettes, etc. ! EN TRÈS BON ÉTAT (mais pour le moment les collectes sont en pause le temps de trier tous les dons reçus). Vous pouvez nous suivre sur notre page Facebook et nous vous informerons de la reprise de ces dons.
  • Par ailleurs, notre annexe à Lille recherche un local afin de débuter ses activités. Si vous avez des pistes merci de les contacter sur leur page Facebook.

Merci à Samra et à toute l’équipe d’Un petit bagage d’amour.

N’hésitez pas à les soutenir !